
De notre envoyé spécial à Cap-Haïtien et Baie-de-Henne – Si de nombreuses familles vivent de l'agriculture et de l’élevage dans le Nord-Ouest haïtien, le manque de moyens et la perspective de nouvelles sécheresses menacent leurs récoltes. Alors que des organisations humanitaires tentent de contenir l’urgence, les agriculteurs locaux craignent d’avoir de plus en plus de mal à produire des aliments.
C'est un panorama choquant qui attend le visiteur à la sortie de l’aéroport international Hugo-Chavez de Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays : des kilomètres de côtes jonchées de déchets et des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le ciel. Les détritus sont brûlés par endroits, provoquant la panique des rats.
Une plage située le long de la route reliant l'aéroport à la ville abrite un marché bruyant et chaotique. Des aliments y sont vendus dans des conditions de salubrité déplorables.
Sur un boulevard voisin passent des camionnettes blanches qui portent le sigle du Programme alimentaire mondial (PAM) de l’ONU, une des principales organisations internationales qui, localement, gèrent la profonde crise humanitaire que connaît Haïti.
Ce pays caribéen connaît une des pires crises humanitaires en Amérique latine et dans les Caraïbes : 5,8 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, soit 52 % de la population. Selon la Banque mondiale, Haïti est le pays le plus pauvre de la région, 58,5 % de sa population vivant en dessous du seuil de pauvreté absolue, avec moins de 2,15 dollars par jour.
Pour Wanja Kaaria, directrice du PAM en Haïti, "les besoins dépassent largement les ressources". La situation n’a cessé d’empirer ces dernières années pour deux raisons principales. D'une part, la brutalité des gangs a conduit au déplacement forcé de près de 1,5 million de personnes. La précarité de la population s'est par ailleurs accrue du fait de la sécheresse intense liée au phénomène El Niño, qui conduit à une "maigre production agricole".
Fuir la violence, survivre avec l’agriculture
Traumatisées par les fusillades, les homicides et les extorsions que leur font subir les bandes armées contrôlant près de 90 % de Port-au-Prince et de ses environs, plusieurs centaines de milliers de familles ont choisi de s’éloigner le plus possible de la violence qui règne dans la capitale en s'exilant dans le nord-ouest du pays.
Face au racket incessant, l’agricultrice Premise Desarmour a ainsi choisi de changer de marché et fait 250 kilomètres pour commercialiser ses productions dans le village de Mare-Rouge. Ici, ils sont vendus quatre fois moins chers que dans la capitale. "C’est l’insécurité à Port-au-Prince qui nous oblige à venir vendre à Mare-Rouge. Malheureusement, nous vendons les produits à des prix bien plus faibles", explique-t-elle.

Le faible rendement de ses récoltes désespère Premise Desarmour. Elle n'a cependant jamais cessé de travailler cette terre qui lui appartient, à elle et à son mari. Ce dernier a choisi il y a six ans de rejoindre illégalement les États-Unis, d’où il envoie de l’argent quand il le peut.
Pour équilibrer ses finances, en plus de récolter des bananes vertes, de la coco ou des légumes, Premise Desarmour a décidé de devenir technicienne vétérinaire, pour réduire la mortalité prématurée des chèvres – des animaux omniprésents dans les villages haïtiens et qui constituent l'un des principaux apports en protéines de ce pays caribéen. Ne pouvant pas financer une formation de ce type toute seule, Premise Desarmour a pu bénéficier de cours financés par l’ONG Heifer International, qui lutte contre la faim en soutenant les agriculteurs locaux.
Elle vient désormais en aide aux propriétaires caprins de Baie-de-Henne dont les animaux tombent malade.
Ce jour-là, une femme lui présente ainsi une chèvre qui ne mange plus. Premise Desarmour s’agenouille sous le soleil brûlant pour inspecter les muqueuses de l'animal et déceler une éventuelle anémie. Finalement, elle injecte un flacon de vitamine B à l'animal à l'aide d'une seringue.
"J’ai demandé à cette dame de m’amener la chèvre dans quelques jours pour voir comment elle va et si le traitement fait effet", explique Premise Desarmour. Elle assure que grâce aux soins, moins d’animaux meurent dans cette zone et que ceux qui avaient du mal à se reproduire ont désormais davantage de petits. La consultation coûte environ 4 euros, la moitié pour payer les médicaments et l’autre pour se rémunérer. Une façon de compenser ses faibles revenus agricoles.
Un risque élevé de sécheresse avec El Niño
Parmi ses voisins se trouvent Palmy Igles et Thérèse Augustin, tous deux âgés de plus de 60 ans. Palmy Igles possède des bananeraies qui demandent une irrigation fréquente, au moins une fois tous les deux ou trois jours. "Avec la pluie, pas besoin d’arroser. Et même s'il ne pleut pas chaque jour, le sol reste humide et peut tenir une quinzaine de jours sans irrigation. Mais en cas de sécheresse, on peut tout perdre si on n’arrose pas", explique-il.

Alors que le phénomène El Niño s'annonce particulièrement fort dans les prochains mois, les pays d’Amérique latine et des Caraïbes risquent d’être frappés par deux périodes de sécheresse d’ici mars 2027. Les nations les plus vulnérables au changement climatique s’attendent à souffrir durement, et les conséquences s’annoncent dévastatrices. Les craintes sont grandes dans le nord-ouest du pays, qui souffre de désertification et d’érosion des sols.
Les arbres fruitiers de Thérèse Augustin se trouveraient déjà dans une situation critique sans le système d’irrigation installé par l’ONG Heifer International il y a plusieurs années. Un réseau modulable de tuyaux qui permet à différentes communautés de Baie-de-Henne de bénéficier d’eau potable, d'irriguer les cultures ou d'abreuver les animaux.
Face à un papayer, Thérèse Augustin attrape sa machette pour creuser un canal dans le sol, pendant que des tubes sont connectés entre eux afin que l’eau stockée dans un réservoir vienne irriguer les racines. "Ce système est une bénédiction pour nous. Avant sa construction, nous devions marcher énormément pour aller chercher de l’eau", explique Thérèse Augustin.
Avec la baisse des précipitations liées au phénomène El Niño, Premise Desarmour, Palmy Igles et Thérèse Augustin redoutent de voir leurs récoltes se réduire et craignent que la pénurie d’eau et d’aliments les empêche de nourrir correctement les animaux.
Cet article a été adapté à partir de sa version originale en espagnol.
