
Le parti d’extrême droite allemand Alternative für Deutschland (AfD) est bien placé pour remporter dimanche une victoire historique dans le Land de Saxe-Anhalt, dans l'est du pays. Plus radical que jamais, son programme s’inspire des propositions d’un idéologue très influent dans la région : Hans-Thomas Tillschneider.
L’Allemagne se prépare à un tremblement de terre politique. Le 6 septembre, l’extrême droite pourrait prendre le pouvoir dans un Land d'Allemagne pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Dans le Land de Saxe-Anhalt, en ex-Allemagne de l’Est, l’Alternative für Deutschland (AfD) arrive, à quelques jours d’un scrutin décisif, largement en tête des sondages avec près de 40 % des intentions de vote.
"Le programme le plus ouvertement extrême de l’AfD"
Les quelque 2,2 millions d’habitants de cette région, berceau du protestantisme allemand, vont probablement devoir s’habituer au large sourire qui ne semble jamais quitter le visage d’Ulrich Siegmund. La tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt est une star des réseaux sociaux, spécialiste des petites phrases qui font mouche, et qui se présente comme "un citoyen normal" avec lequel n’importe quel Allemand doit pouvoir s’identifier.
Celui que la presse allemande aime à surnommer la "popstar" de l’AfD rêve à 35 ans de devenir le plus jeune ministre-président d’un Land de l’histoire du pays. Pour y parvenir, il mise davantage sur les réseaux sociaux que sur son programme.
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Ulrich Siegmund a laissé à une autre personnalité locale le soin de l’élaborer. C’est Hans-Thomas Tillschneider, souvent présenté comme la tête pensante de l’AfD dans la région, qui a relevé le défi. D’après les médias allemands, la pensée de ce politicien de 48 ans est la principale source d’inspiration du "programme probablement le plus ouvertement extrême que l’AfD a jamais présenté lors d’une élection", souligne Jan Niklas Reiche, politologue et spécialiste de l’extrême droite à la Martin Luther University Halle-Wittenberg, en Saxe-Anhalt.
Plus précisément, "c’est un programme conservateur-réactionnaire qui propose de revenir sur 20 à 30 ans d’avancées sociales, notamment dans le domaine de la reconnaissance de la communauté LGBTQ+ et des droits des femmes. Il propose d’adopter une approche très anti-immigration et nie l’urgence d’agir contre le réchauffement climatique", résume Sven Leunig, politologue à l’université d’Iéna qui a étudié le programme de l’AfD pour ces élections régionales.
Si le parti d’extrême droite remporte effectivement le scrutin dimanche, ce sont donc en grande partie les idées de Hans-Thomas Tillschneider qui vont définir les grandes orientations politiques de tout un Land. Surtout si, comme certains sondages le suggèrent, l’AfD est capable de gouverner seule.
De Timisoara à Moscou, en passant par Damas
Et des idées, Hans-Thomas Tillschneider en a à revendre. "Si Ulrich Siegmund est le candidat qui présente bien et permet de faire passer la pilule du programme auprès du public, Hans-Thomas Tillshneider représente davantage le cerveau de cette campagne", assure Anna-Sophie Heinze, politologue et spécialiste de l’extrême droite à l’université de Lunebourg (Basse-Saxe). "Il se considère à l’avant-garde intellectuelle de l’AfD et se voit comme l’une des têtes pensantes du parti en Saxe-Anhalt", ajoute Jan Niklas Reiche.
Hans-Thomas Tillschneider affiche effectivement un CV bien rempli, et son parcours ressemble plus à celui d’un citoyen du monde qu’à un nationaliste allemand. Né en 1978 à Timisoara, au sein de la minorité allemande en Roumanie, Hans-Thomas Tillschneider va s’intéresser de très près à l’islam durant son parcours universitaire.
Il effectue en effet des études islamiques et de philosophie à Fribourg, à Leipzig et… à Damas en Syrie. De retour en Allemagne, il achève son cursus par une thèse sur un juriste musulman du VIIIe siècle. Un passé académique qui lui a parfois valu le surnom de "Dr. Extrême droite" dans les médias allemands, souligne le site The Pioneer dans un long portrait consacré à Hans-Thomas Tillschneider.
Le grand public allemand a appris à le connaître pour tout autre chose. En 2022, peu après le début de l’invasion russe de grande ampleur en Ukraine, Hans-Thomas Tillschneider fait partie de la poignée de membres de l’AfD à se rendre à Moscou pour manifester leur solidarité avec Vladimir Poutine. Ils voulaient même se rendre dans le Donbass occupé, mais la direction du parti les convainc de renoncer.
Hans-Thomas Tillschneider assume à 100 % sa "poutinophilie". En 2024, il en fait une nouvelle démonstration en visitant l’enclave russe de Kaliningrad, située entre la Pologne et la Lituanie. Avec d’autres membres de l’AfD, ils y brandissent des drapeaux russes en signe de soutien à Moscou. Le "Dr. Extrême droite" a ainsi gagné un nouveau surnom, celui de "guerrier saint de Moscou" en Allemagne, souligne The Pioneer.
Il y a quelques jours encore, un journaliste du magazine Bild a découvert qu’un mug de l’armée russe trônait sur son bureau. La vidéo dans laquelle le politicien essaie de se justifier a fait le tour des réseaux sociaux.
Ce tropisme pro-russe se ressent d'ailleurs dans le programme de l’AfD en Saxe-Anhalt. Le document "appelle à la fin des sanctions contre la Russie, veut que les réfugiés ukrainiens soient traités comme les autres réfugiés, et propose de renforcer l’apprentissage du russe à l’école", énumère Sven Leunig.
Mais pour les élections en Saxe-Anhalt, Hans-Thomas Tillschneider veut avant tout mener le combat de la "culture". "Si l’AfD l’emporte, il devrait hériter d’un super ministère de la Culture, de l’Éducation et de la Recherche", souligne Jan Niklas Reiche.
Guerre culturelle
Dans son programme, le parti d’extrême droite en Saxe-Anhalt a érigé la culture comme sa troisième priorité, derrière "la famille et les enfants" et "l’immigration et la remigration". Aucun autre parti ne met autant l’accent sur la culture, et c’est même une spécificité locale de l’AfD. "À Berlin, c’est à la page 104 sur 114 du programme, et dans le Land voisin de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, l’AfD l’évoque en bas de page 92 sur 93", souligne le quotidien Süddeutsche Zeitung.
Hans-Thomas Tillschneider a ainsi promis d’arrêter de "dépenser des fonds publics pour promouvoir l’art anti-allemand" – sans pour autant définir ce qui rentrerait selon lui dans cette catégorie.
Le programme de l’AfD désigne aussi comme cible le Bauhaus, ce mouvement architectural allemand emblématique né en 1919. Une préoccupation qui peut sembler étonnante dans le contexte d’une élection en 2026. Hans-Thomas Tillschneider la justifie en arguant que le Bauhaus représente "la modernité qui s’égare", ce qui est "une reprise du vocabulaire utilisé par les nazis pour critiquer ce mouvement", précise Jan Niklas Reiche. Le IIIᵉ Reich avait d’ailleurs interdit ce mouvement architectural dans les années 1930, le qualifiant d'"art dégénéré".
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L’idéologue de l’AfD a prévu d’autres clins d’œil à destination d’éventuels nostalgiques de cette sombre période de l’histoire allemande. C’est notamment le cas dans l’Éducation, où "il veut davantage de Kaiser et moins d’Hitler", note Jan Niklas Reiche. Autrement dit, Hans-Thomas Tillschneider estime que l’école devrait davantage se concentrer sur l’histoire impériale allemande et en faire moins sur le IIIᵉ Reich…
Mettre l'accent sur la culture représente d'ailleurs une stratégie traditionnelle de l’extrême droite. "Elle profite bien plus de ces thématiques – que ce soit sur les questions de genre ou plutôt des thèmes plus socioculturels qui ont trait à l’immigration – que dans le domaine économique. La culture est souvent un thème qui permet à l’extrême droite de mobiliser", estime Anna-Sophie Heinze.
Pour cette experte, la bataille culturelle est importante car elle permet à l’AfD "de présenter l’identité allemande comme un ensemble culturel très homogène". Hans-Thomas Tillschneider défend ainsi l’idée que "l’identité allemande" doit être restaurée grâce à une "politique culturelle patriotique".
Un autre avantage de la culture est que "c’est un thème qui permet d’agir au niveau de la région et de passer des mesures concrètes", assure Anna-Sophie Heinze. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des propositions relatives à l’immigration, par exemple, qui sont du ressort du gouvernement fédéral.
Mais pour les experts interrogés, le programme présenté par Hans-Thomas Tillschneider a une vocation nationale. En cas de victoire de l'AfD, "le Land de Saxe-Anhalt serait un laboratoire pour tester les mesures préconisées et pour continuer le processus de normalisation" du discours extrémiste, avertit Jan Niklas Reiche.
Et si c’est l’AfD de Saxe-Anhalt qui parvient à remporter une première élection majeure pour l’extrême droite allemande, elle le fera derrière le sourire charmeur d’Ulrich Siegmund et la radicalité assumée de Hans-Thomas Tillschneider.
