
L'Union soviétique s'est intéressée à l'intelligence artificielle dès les années 1950. © Studio graphique France Médias Monde
Après 67 coups, la délivrance. Le 8 août 1974, Kaïssa inflige échec et mat à son adversaire et offre à l’Union soviétique le tout premier titre de champion du monde des ordinateurs d’échecs.
C’est un peu une vengeance du bloc de l’Est, un an après le triomphe du génie américain, Bobby Fischer, tombeur du champion du monde en titre, le Russe Boris Spassky.
Mais cette fois-ci ce n’est pas un humain qui s’impose. C’est une machine à calculer, une intelligence artificielle "Made in Russia", qui pulvérise les ordinateurs "capitalistes".
L’IA, une "science bourgeoise" ?
Certes, les Russes possèdent une longue tradition échiquéenne, mais de là à battre des ordinateurs américains, conçus dans les meilleures universités des États-Unis, celles où s’écrit l’histoire officielle de l’intelligence artificielle ?
Cette victoire a prouvé au monde que les Soviétiques avaient eux aussi leur mot à dire dans le domaine de l'intelligence artificielle. Si, à l’heure du triomphe des "tech bros" de la Silicon Valley, l’histoire de cette technologie semble s'écrire en Amérique, l’URSS a eu un ambitieux programme en IA qui a laissé des traces dans l’histoire.
Pourtant, cette histoire a bien failli ne jamais s’écrire. En effet, au début des années 1950, l’intelligence artificielle – qui ne s’appelait alors pas encore comme ça – était vue à l'Est avec une pincée de suspicion marxiste.
Les Soviétiques s’intéressaient à ce qui allait devenir l’IA principalement à travers le prisme de la cybernétique, un champ de recherche alors très en vogue pour étudier les comportements humain-machine ou machine-machine.
"Fausse science bourgeoise", s’indignaient les uns, tandis que d’autres jugeaient la cybernétique très prometteuse pour faire un grand bond communiste et scientifique en avant. Ce sont ces derniers qui ont réussi à s’imposer… et pas que d’un cheveu.
"La cybernétique est presque devenue une sorte de philosophie officielle de la recherche scientifique en URSS", constate Olessia Kirtchik, sociologue au Centre européen de sociologie et de science politique qui a travaillé sur l’histoire de l’IA à l’ère soviétique.
Les couloirs des instituts de recherche et des universités se sont alors peuplés de mathématiciens, philosophes et autres chercheurs chargés de faire profiter le régime communiste des bienfaits de la cybernétique. Tandis qu’elle passait de mode aux États-Unis dès la fin des années 1950 au profit de l’informatique et de l’IA proprement dite, les Soviétiques y sont restés attachés, notamment à travers l’idée de "machine pensante".
La mine d’or de l’IA soviétique
Grâce à Kaïssa, l’un des grands noms de l’IA soviétique à entrer dans l’histoire sera Alexander Kronrod, un mathématicien en charge, notamment, de l’équipe qui a développé le programme d’échecs. Pour certains, Alexander Kronrod incarne même la figure du "père de l’intelligence artificielle" en URSS.
Mais avant lui, un autre mathématicien a eu une influence considérable sur le développement de l’IA : Dmitry Pospelov. Il a donné ses lettres de noblesse à cette discipline en "animant et soutenant pendant des années la communauté de recherche en intelligence artificielle", explique Olessia Kirtchik. Un travail de "lobbyiste" qui a abouti à la création de l’Association d’intelligence artificielle soviétique en 1989.
La croisade pro-IA de Dmitry Pospelov dans les cercles du pouvoir de Moscou illustre aussi comment ce domaine n’échappait pas à la bataille idéologique de la période de la guerre froide. Le mathématicien russe a vivement critiqué l’approche occidentale de l’IA, jugée trop "réductionniste". À ses yeux, les chercheurs américains réduisaient le cerveau humain à une sorte de super-ordinateur effectuant des calculs rigoureux mais désincarnés. Pour lui, il fallait concevoir l’intelligence comme une activité sociale dépendant de son environnement et non pas comme un processus purement logique.
Ce débat idéologique ne suffisait pas au royaume des plans quinquennaux et de l’économie dirigiste. Au pays des Soviets, l'IA se devait de répondre à des problèmes concrets et l’URSS a avant tout "utilisé les algorithmes pour optimiser la gestion de l’économie socialiste", précise Olessia Kirtchik.
Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agit d’une application purement bureaucratique de l’IA. Les industries pétrolières et gazières y ont, par exemple, eu recours pour améliorer leur fonctionnement.
Les algorithmes ont même représenté une véritable mine d’or pour Moscou. Au sens propre, car dans les années 1960, les autorités cherchaient à trouver où creuser sur le territoire soviétique pour trouver des filons de ce métal précieux. Pour y parvenir, Yuri Zhuravlyov, l’un des mathématiciens les plus décorés de l’ère soviétique, a développé une approche algorithmique. En se basant sur les données d'emplacements connus de mines d’or dans le monde, Yuri Zhuravlyov a mis au point en 1966 un programme qui a permis d’identifier des sites en Union soviétique où creuser. Et l’URSS y a effectivement trouvé de l’or.
Simple coup de chance, ou premier succès pratique du "machine learning" (capacité pour un algorithme d'apprendre des données qu’on lui fournit) ? Pour les uns, y compris en Union soviétique, c’était du "chamanisme" plus que de l’intelligence artificielle, tandis que d’autres y voient encore aujourd’hui la preuve qu’il ne faut pas forcément construire des bases de données gigantesques pour que l’IA puisse trouver les bonnes réponses. "Grâce à des méthodes ingénieuses, de petites quantités de données peuvent déplacer des montagnes – ou, dans ce cas, révéler des mines d’or", écrit Valery Manokhin, un spécialiste de machine learning, dans un blog sur la plateforme Medium.
Quand l’IA russe inspire Apple
Des grands noms de la Silicon Valley peuvent également dire merci à l’IA soviétique. Apple n’aurait peut-être jamais sorti sa tablette Newton en 1993 sans les travaux de Shelia Guberman. Cet autre grand mathématicien soviétique a résolu un casse-tête qui occupait bon nombre de spécialistes occidentaux de l’IA : comment faire reconnaître aux machines l’écriture manuscrite. Surtout, "il y est parvenu en adoptant une approche de l’IA appelée Gestalt [une sorte de reconnaissance des formes], ignorée en Occident", souligne Olessia Kirtchik.
Sa solution a été reprise par l’entrepreneur soviétique Stepan Pachikov dans sa société Paragraph. Son logiciel de reconnaissance d’écriture manuscrite sera utilisé par Apple pour développer Newton, puis la technologie sera revendue à Microsoft et utilisée par la Poste américaine.
D’autres idées, développées très tôt en Union soviétique, connaissent actuellement une deuxième jeunesse. C’est le cas des "automates" imaginés par Michael Tsetlin au début des années 1960. Ces idées ont inspiré l’informaticien norvégien Ole-Christoffer Granmo qui, en 2024, a présenté le concept de "machine Tsetlin", censé être une alternative moins énergivore aux grands modèles de langage actuels, tels que ChatGPT.
L'approche développée par Michael Tsetlin aurait d'ailleurs de quoi irriter les Sam Altman et Elon Musk d’aujourd’hui. Pour lui, le "fonctionnement de ces automates devait être parfaitement transparent, à l’inverse de ces boîtes noires" que sont les modèles d’IA du moment, souligne Olessia Kirtchik.
Les Soviétiques ne manquaient donc pas d’idées, mais comme souvent dans l’histoire de la guerre froide, ils ne disposaient pas des mêmes moyens que les Occidentaux. Les applications concrètes de ces recherches restaient, selon Olessia Kirtchik, "marginales, car les ordinateurs dont ils disposaient ne permettaient souvent pas de faire les calculs nécessaires".
