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Faux comptes, fausse Pride… l'Arménie face à une désinformation tous azimuts avant les élections
Les médias d’investigation arméniens ont démasqué de nombreuses campagnes de désinformation en ligne depuis le début du mois de mai, à l’approche des élections législatives du 7 juin. Parti au pouvoir, opposition et acteurs étrangers sont tous accusés d'en être à l'origine, malgré les risques pour la démocratie arménienne.
Un montage à partir d'une image générée par l'IA représentant un faux événement de la Pride à Erevan, en Arménie. © Studio graphique FMM

Depuis plusieurs années, un site arménien nommé MediaNews relaie quotidiennement des contenus provenant de comptes sur les réseaux sociaux, soutenant le Premier ministre Nikol Pachinian et s'attaquant aux partis d'opposition.

Mais bon nombre de ces comptes sont manifestement faux. Les profils contiennent très peu de photos personnelles, uniquement des images générées par intelligence artificielle ou des clichés aléatoires de vraies femmes récupérés en ligne. L'un de ces faux profils, par exemple, porte le nom de "Sasha Simonyan" et utilise en image de profil une photo de l'actrice américaine Sasha Alexander.

Jusqu'à récemment, personne ne savait qui se cachait derrière ce groupe qui compte près de 100 000 abonnés sur Facebook. Mais une enquête menée par les fact-checkers de CivilNet, une chaîne d'information et média arménien, a permis de le relier à l'un des principaux collaborateurs de Nikol Pachinian : Taron Chakhoyan.

Ce type de désinformation n'est pas nouveau en Arménie. Mais à l'approche des élections législatives du 7 juin, il connaît une "escalade significative", selon Artur Papyan, directeur de l'Institut arménien pour la diversité des médias.

"Tout le monde diffuse de fausses informations et tout le monde utilise des vidéos générées par IA", tranche Ani Grigoryan, responsable de l'équipe de fact-checking de CivilNet.

Une envolée des fake news depuis mai

Si les journalistes de CivilNet ont pu établir un lien entre MediaNews et Taron Chakhoyan, c'est parce que ce dernier avait utilisé ses coordonnées personnelles, dont son numéro de téléphone, son adresse et son e-mail, pour enregistrer le site web avant son entrée en politique. L'intéressé nie toutefois toute implication.

Mais au-delà de MediaNews, d'autres sources de désinformation restent quant à elles plus difficiles à identifier. D'après Artur Papyan, les campagnes de désinformation passent par "des chaînes Telegram anonymes, des vidéos humoristiques sur TikTok et des contenus visuels générés ou manipulés par IA, conçus pour contourner rapidement les mécanismes traditionnels de vérification".

Depuis début mai, on a constaté une "multiplication par dix" de ce type de contenu. Cette hausse "coïncide directement avec des événements diplomatiques majeurs", explique-t-il, notamment le sommet Union européenne-Arménie organisé les 4 et 5 mai à Erevan.

Les experts ont identifié des sources de désinformation à la fois nationales et étrangères, parmi lesquelles certaines sont liées à la Russie.

Une récente fuite impliquant la Social Design Agency, une société russe de marketing numérique, a ainsi mis en lumière une opération coordonnée par le Kremlin visant à lancer des campagnes de manipulation en ligne dans plusieurs pays, dont l'Arménie à l'approche des élections.

L'une de ces campagnes a ciblé le Premier ministre arménien. Elle visait à faire croire que Nikol Pachinian avait acheté une luxueuse villa de plusieurs millions d'euros à Marseille, dans le sud de la France. Or le dirigeant ministre n'a pas effectué un tel achat. L'information s'est néanmoins largement propagée sur les réseaux sociaux, cumulant plus de 10,6 millions de vues, selon une autre plateforme arménienne de fact-checking, FIP.

Ces campagnes prennent des formes variées et ne ciblent pas uniquement le gouvernement, précise Ani Grigoryan. Opposition et majorité sont tour à tour visées.

Autre illustration du phénomène : une autre enquête menée par son équipe de CivilNet a aussi révélé que de faux micro-trottoirs générés par IA et relayés sur TikTok avaient été créés par différents partis d'opposition pour s'attaquer mutuellement.

Une fausse Pride

D'autres ont dépassé le seul champ du politique. Des courriels émanant d'une fausse organisation de défense des droits des personnes LGBTQ+, "Armenian Queer Union", ont été envoyés aux médias locaux arméniens début mai.

Dans ces mails, la fausse ONG affirmait qu'une série d'événements LGBTQ+ se déroulaient dans le pays. Le faux groupe affirmait même être soutenu par Pink Armenia, principale organisation LGBTQ+ du pays.

L'homophobie reste largement répandue en Arménie. Selon Hripsime Kizogyan, directrice exécutive de Pink Armenia, les discours anti-LGBTQ+ diffusés lors de la précédente campagne électorale avaient provoqué une hausse des violences contre cette communauté, jusqu'au meurtre d'une femme transgenre.

"Cette campagne a été lancée pour présenter le Premier ministre actuel et le gouvernement comme [soutenant] une soi-disant propagande LGBT, mettant ainsi en danger nos valeurs nationales", décrypte Hripsime Kizogyan. Selon cette rhétorique, le gouvernement serait "pro-LGBTQ+" et donc "néfaste pour l'avenir de l'Arménie".

Des images générées par IA ont ainsi circulé en ligne, montrant Nikol Pachinian lors d'une fausse Pride à Erevan.

Faux comptes, fausse Pride… l'Arménie face à une désinformation tous azimuts avant les élections
Une image générée par l'IA représentant le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan lors d'un faux événement de la Pride. © DR

Des militants LGBTQ+ d'autres pays ont eux aussi été contactés individuellement par un inconnu leur demandant de produire du contenu sur cette prétendue Pride à Erevan. Certains ont alors contacté Pink Armenia pour vérifier l'information. L'organisation a rapidement démenti l'existence de l'événement.

Surfer sur les craintes d'une guerre

Si les observateurs constatent "de la désinformation de tous les côtés", l'ampleur de ces campagnes reste inégale, estime toutefois Philippe Kalfayan, membre du conseil exécutif de l'Observatoire international pour la démocratie en Arménie.

Selon lui, le parti au pouvoir bénéficie d'un avantage, puisqu'il "profite d'une certaine protection grâce à des accords passés par le gouvernement avec des groupes comme Meta (Facebook) et YouTube". Cela permet à des vidéos "manipulées" favorables au gouvernement de rester plus longtemps en ligne.

C'est le cas, explique-t-il, d'une vidéo surfant sur les craintes d'une nouvelle guerre avec l'Azerbaïdjan. La séquence, identifiée comme truquée, montre des hommes masqués s'exprimant avec un accent du Haut-Karabakh et menaçant Nikol Pachinian. Philippe Kalfayan indique que la séquence a été relayée par des médias pro-gouvernementaux et qu'elle continue de circuler.

Le Haut-Karabakh est un territoire disputé depuis des décennies entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Contrôlé par les Arméniens pendant de nombreuses années, il a été repris par les forces de Bakou en 2023 au terme d'une guerre.

Dans la campagne électorale actuelle, le camp de Nikol Pachinian affirme qu'une victoire de l'opposition pourrait provoquer une nouvelle guerre et menacer la souveraineté du pays.

En présentant des hommes originaires du Haut-Karabakh déterminés à reconquérir ces territoires, les contenus comme cette vidéo peuvent entraîner des répercussions bien au-delà du scrutin, redoute Philippe Kalfayan. "En d'autres termes, cela signifie la guerre. (…) C'est extrêmement dangereux, car nous parlons de géopolitique et de conflits potentiels", avertit-il.

Cet article a été traduit de l'anglais. Retrouvez le contenu original ici.