logo

Dans la Silicon Valley, l'intelligence artificielle prend des airs de divinité
Les Big Tech qui développent les chatbots et autres IA modernes ajoutent de plus en plus de références religieuses dans leur discours. À l’heure où le pape Léon XIV dénonce les potentielles dérives de cette technologie, ChatGPT est-il en passe de devenir un des concurrents aux religions actuelles ?
L'avénement de ChatGPT a donné un coup d'accélérateur à la tendance à saupoudrer le discours technologique de référence religieuse. © Studio graphique France Médias Monde

La récente et très commentée encyclique Magnifica Humanitas du Pape Léon XIV sur l’IA, publiée lundi 25 mai, n’était pas seulement un commentaire religieux et moral sur l’état de l’intelligence artificielle à l’ère des Sam Altman, Elon Musk ou Peter Thiel. C’est aussi une mise en garde d’une Église établie à une Silicon Valley qui joue de plus en plus avec les codes religieux. À tel point que l’IA est parfois décrite comme une nouvelle religion.

Dans son texte, Léon XIV insiste sur le fait que les algorithmes ne sont pas divins et que l’IA reste avant tout "un outil qui peut être utile".

Prophètes de l’IA vs Antéchrist

Ce n’est pas l’impression que donnent certains pontes américains du chatbot. "Quand les gens du secteur évoquent la création de la vraie grande IA, c’est presque comme s’ils pensaient créer Dieu ou quelque chose de similaire", a affirmé Mark Zuckerberg, le patron de Meta lors d’une interview en juin 2024.

"J'ai l'impression que les grands PDG de l'IA aux États-Unis sont des prophètes modernes avec des versions différentes de l'Évangile", avait estimé en septembre 2025 Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique en 2024 et surnommé le "père moderne de l’IA".

Peter Thiel, le controversé et trumpiste patron du géant du Big Data Palantir, a, quant à lui, des idées très arrêtées sur l’IA et l'avènement de l’Antéchrist.

Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.

Réessayer
Dans la Silicon Valley, l'intelligence artificielle prend des airs de divinité
Diffusion de l'encyclique du pape Léon "Magnificas Humanitas" © France 24
05:56

Anthony Levandowski, un ancien ingénieur de Google ayant travaillé sur l’IA du géant américain, est allé encore plus loin dans ses déclarations : "Si on crée quelque chose qui est un milliard de fois plus intelligent que le plus intelligent des êtres humains, comment voulez-vous l'appeler autrement que Dieu ?"

Il faut dire qu’Anthony Levandowski a un intérêt très spécifique à élever l’IA au rang divin. Il a, en effet, créé une religion - Way of the Future - pour vénérer le dieu IA. Il n’est pas le seul. "Plusieurs mouvements religieux focalisés sur l’intelligence artificielle se sont créés depuis un certain temps déjà. Ils tentent de reproduire des structures propres aux religions et à l’Église", assure Beth Singler, anthropologue et professeure en religions digitales à l’université de Zurich. Way of the Future a tenté, par exemple, d’organiser des lieux de culte.

"Mais je ne pense pas que ces tentatives d’organiser des religions autour de l’IA représentent une quelconque menace pour les Églises établies", assure Mark Coeckelbergh, professeur de philosophie des technologies à l'Université de Vienne et auteur de "Artificial Religion". "Ce sont pour la plupart des sortes d’expériences postmodernes plutôt que de véritables cultes", ajoute Marius Dorobantu, chercheur en théologie et technologie à la Vrije Universiteit Amsterdam.

Dieu peut mieux faire ?

Ces expériences religieuses plus ou moins organisées ne survivent d’ailleurs généralement pas très longtemps. La plus célèbre d’entre elles - Way of the Future - a même eu plusieurs vies puisqu’elle a fermé une première fois en 2019 après deux ans d’existence seulement et Anthony Levandowski l’a rouverte en 2023, clamant que l’avènement des grands modèles de langage avaient relancé l’intérêt pour son Église.

Ces tentatives de cultes ont beau rester de l'ordre de l'épiphénomène, les experts soulignent que le religieux s'est largement immiscé dans le prosélytisme pour l'IA. "Au début du 21e siècle, il était surtout question de singularité avec l’idée d’une intelligence artificielle à venir qui deviendrait plus intelligente que nous. Plus récemment, les mouvements ont été davantage directement inspirés par les modèles de langage et considèrent que les ‘dieux de l’IA’ sont déjà parmi nous", résume Beth Singler.

ChatGPT a été un formidable accélérateur de religiosité affichée dans la Silicon Valley. "On projette trois rôles sur ces IA qui sont aussi des caractéristiques prêtées aux divinités : la fonction de génie qui peut exaucer des vœux comme les agents IA chargés d’effectuer des tâches à notre place, celle de suzerain qui gouverne les destinées [à l’instar des IA qui aident à prendre des décisions, NDLR] et l’Oracle qui répond à toutes les questions", explique Marius Dorobantu. Dieu ne fait pas mieux.

Les nouveaux "prophètes" de l’IA saupoudrent aussi leur discours d’éléments eschatologiques, c’est-à-dire de réflexions sur le sort de l’Homme après la mort. L’IA est tour à tour "présentée dans une version utopique où elle permettrait une forme d’immortalité numérique, ou alors à travers un prisme plus apocalyptique avec l’image d’une IA destructrice qui peut rappeler le Dieu vengeur", détaille Beth Singler.

Les patrons d’OpenAI, Anthropic ou encore Perplexity peuvent aussi être comparés à "Moïse avant l’ascension du mont Sinaï où il rencontre Dieu pour la première fois", affirme Marius Dorobantu. Ils cherchent tous à créer l’IA générale – qui dépasse l’être humain dans tous les domaines – car "ils veulent être les premiers à entrer en contact avec cette nouvelle entité", poursuit cet expert.

Arrière-pensées de géants de la Tech

Si ces Big Tech ne peuvent pas être qualifiées de nouvelles Églises capables de supplanter les anciennes, il n’empêche que leur création peut donner des migraines aux représentants des différentes religions établies. L’un de leurs arguments de vente est la promesse d’apporter des réponses aux grandes questions de la Vie. ChatGPT & co. remplissent, aux yeux de leurs utilisateurs, en partie cette fonction. "Le risque existe que les gens pensent que leur conversation avec les chatbots leurs procurent suffisamment de réponses et qu’ils n’ont plus besoin de se déplacer dans leurs lieux de culte, quelle que soit la religion. En ce sens, l’IA peut menacer le travail missionnaire de l’Église", estime Marius Dorobantu.

Mais la menace la plus grave, d’après les experts interrogés, est que cette religiosité ne serait que de façade. "Le recours au langage religieux permet d’amplifier le message médiatique autour de ces IA. On peut se demander si le but n’est pas aussi de faire grimper la cote de ces entreprises auprès des investisseurs en attribuant à leurs produits des capacités divines", note Marius Dorobantu.

Pour afficher ce contenu YouTube, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Une extension de votre navigateur semble bloquer le chargement du lecteur vidéo. Pour pouvoir regarder ce contenu, vous devez la désactiver ou la désinstaller.

Réessayer
Dans la Silicon Valley, l'intelligence artificielle prend des airs de divinité
tech 24 © France 24
08:19

Le recours par Peter Thiel à l’image de l’Antéchrist n’est peut-être pas non plus sans arrière-pensées. "Dans son discours, les bureaucraties et l’ONU sont comme l’Antéchrist car ces institutions mettent des bâtons dans les roues de l’IA. C’est une manière de dire que tout effort de réglementation de l’IA est mauvais car il empêche l’avènement de quelque chose de divin", explique Mark Coeckelbergh.

Et ce n’est pas tout, selon cet expert. Les barons de l’IA se gardent bien de rappeler que leurs chatbots n’ont pas la science infuse et ne doivent pas être considérés comme capables de répondre à toutes les questions. "Il y a cette idée que l’IA est omnisciente, qu’elle sait tout et voit tout, ce qui est un attribut de Dieu", note Mark Coeckelbergh. Mais si c’est divin, c’est forcément bénéfique "et il ne faut donc pas s’y opposer ce qui permet à ce petit groupe de légitimer son pouvoir car ce sont eux qui ont la main sur cette technologie", avertit ce spécialiste.

Tout n’est cependant pas négatif dans ce mélange des genres entre religion et IA. "Certaines entreprises comme Anthropic ont, par exemple, fait appel à des prêtres pour renforcer les aspects éthiques de leur démarche", note Mark Coeckelbergh. En attendant que l'IA se dote de lieux saints, comme la maison de naissance de Marc Zuckerberg, et de reliques, telles que la première version du code source de ChatGPT ?