logo

Gaza : avec la "ligne orange", Israël a déjà commencé à étendre son contrôle territorial
Avant que Benjamin Netanyahu annonce avoir ordonné à l'armée israélienne de prendre le contrôle de 70 % du territoire de Gaza, Israël avait mis en place, pour les organisations humanitaires, une "ligne orange" située à l’ouest de la "ligne jaune" établie en vertu du cessez-le-feu. Une pratique qui illustre la "stratégie de grignotage" d’Israël, selon un chercheur.
Une photo publiée le 5 mars 2026 montre des immeubles détruits et des tentes de fortune à Jabalia, à proximité de la ligne jaune, à Gaza. © Instagram / duaa_adaci

En octobre 2025, le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas instaurait une "ligne jaune" séparant la bande de Gaza en deux. L’armée israélienne devait se retirer à l’est de cette ligne, dans une zone représentant 53 % du territoire, tandis que les civils palestiniens devaient se regrouper dans l’espace situé à l’ouest, contrôlé par le Hamas. Cette ligne était censée être temporaire, Israël devant progressivement évacuer la zone conformément au plan de Donald Trump.

Plus de huit mois plus tard, jeudi 28 mai, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré avoir donné l’ordre à l’armée israélienne de prendre le contrôle de 70 % de la bande de Gaza, faisant fi des termes du cessez-le-feu. Il a souligné que l’armée contrôle actuellement 60 % du territoire, un chiffre qu’il avait déjà cité à la mi-mai.

Depuis plusieurs mois, des médias et organisations ont montré comment Israël déplaçait progressivement la ligne jaune vers l’ouest, augmentant l’espace sous son contrôle. 

Des enquêtes ont également documenté la construction d’avant-postes et de buttes de terre, dans un effort apparent de transformer cette ligne en une frontière physique.

"C’était prévisible"

L’annonce du premier ministre israélien n’a pas étonné Duaa Aladasi, une Gazaouie qui a fui sa maison de Jabalia, dans le nord de Gaza, et habite maintenant à Deir el-Balah :

"C'était prévisible ; tous les événements laissaient présager cela. 

La situation dans les zones proches de la ligne jaune est devenue plus dangereuse, avec une intensification de l'activité des drones quadricoptères et une recrudescence des tirs de snipers. Donc les conditions dans cette zone ont été particulièrement tendues au cours du mois dernier, sans compter l'annonce de la ‘ligne orange’."

Située à l’ouest de la "ligne jaune", la "ligne orange" délimite une zone supplémentaire soumise à des restrictions, au-delà des 53 % de Gaza qu’Israël était censé contrôler. Dans cette zone, les organisations humanitaires doivent obtenir l’accord préalable des autorités israéliennes pour toute intervention. 

Mise en place peu après le cessez-le-feu d’octobre 2025, la ligne orange a été déplacée davantage vers l’ouest en mars, comme indiqué alors par l'agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA). 

La "zone tampon" ainsi constituée représentait 11 % du territoire gazaoui supplémentaire par rapport à la "ligne jaune", selon l'Institut de recherche appliquée de Jérusalem, qui a analysé la carte fournie par l'armée israélienne aux humanitaires et transmise par Reuters. L’institut indiquait que cette ligne orange revenait ainsi à placer 64 % du territoire gazaoui sous contrôle israélien effectif.

Le 13 mai, l’organisation israélienne Gisha, qui défend la liberté de déplacement des Palestiniens, écrivait qu’à travers cette nouvelle ligne de démarcation, Israël "prenait le contrôle direct" de nouvelles zones de l’enclave.

Gaza : avec la "ligne orange", Israël a déjà commencé à étendre son contrôle territorial
Carte localisant la “ligne jaune” et la “ligne orange”. © Studio graphique France Médias Monde

"Stratégie de grignotage"

"La ligne orange a constitué un prélude opérationnel militaire à l'établissement d'un contrôle stratégique sur le territoire au sol", estime ainsi Andreas Krieg, professeur associé au département des études de sécurité du King's College de Londres. 

Contrairement à la ligne jaune, en partie marquée par des blocs de la même couleur, la ligne orange n'apparaît ni sur le terrain ni sur aucune carte partagée publiquement par Israël. Selon un membre du personnel d’une organisation humanitaire, des "milliers de personnes" se trouvaient entre ces deux lignes à la veille de l’annonce du premier ministre.

Andreas Krieg poursuit : 

"Les différentes tactiques utilisées par l’armée israélienne pour morceler le territoire ont toujours constitué un levier subtil visant à créer des réalités territoriales irréversibles sur le terrain. 

Cette ‘tactique du salami’ [ou stratégie de grignotage, NDLR] commence par l'élaboration d'un récit justifiant la prise de contrôle d'une zone par l'armée, généralement sous prétexte d'une solution temporaire. Cette présence se formalise ensuite progressivement par des expulsions, des démolitions et des directives officielles qui, avec le temps, ancrent ces faits accomplis sur le terrain."

Contacté par notre rédaction avant l’annonce de Benjamin Netanyahu, le Cogat, l'organisme du ministère israélien de la Défense chargé des affaires civiles palestiniennes, indiquait que la ligne orange était "actualisée en fonction des évaluations opérationnelles, afin de faciliter l’action humanitaire tout en protégeant le personnel évoluant dans un environnement opérationnel complexe".

Il affirmait également que "les ajustements apportés à la ligne orange n'affectaient en rien la portée de l'aide humanitaire ni les activités de coordination menées par les organisations internationales".

"Première étape pour forcer les gens à partir"

À la veille de l’annonce de Benjamin Netanyahu, Duaa Aladasi faisait cependant état de conditions de vie particulièrement difficiles à proximité de la ligne jaune :  

"Les habitants du camp de Jabalia vivent extrêmement proches de la ligne jaune, certains à peine à 100 mètres. Ils vivent dans des conditions terribles, en plus d'être en danger à chaque instant. Il n’y a ni éducation ni services médicaux ni même d’eau. La population vit dans la peur constante, due aux informations contradictoires et à l’incertitude.

Les gens ont entendu parler de cette nouvelle ‘ligne orange’, mais ses limites exactes restent floues. Ici, les gens considèrent la ligne orange comme une extension de la ligne jaune, ce qui signifie concrètement l’annexion future de nouvelles terres. À court terme, l'impact le plus direct est le blocage total de l'aide humanitaire. Nous y voyons une première étape pour forcer les gens à partir."

Sur son compte Instagram, Duaa Aladasi donne la parole aux habitants vivant à proximité de la ligne jaune. Source :  Instagram / duaa_adaci

Pour afficher ce contenu Instagram, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

"Double peine"

Cette ligne a notamment affecté les opérations de l’Unicef, expliquait à la mi-mai Salim Oweis, responsable de la communication de l’organisation : 

"Cela a entravé la capacité de l'Unicef à fournir des services essentiels aux enfants et aux familles de Gaza. Vingt-neuf sites de services de l'Unicef se trouvent légèrement à l'est de la ‘ligne orange’ [...] Cela signifie que nous ne disposons pas d'un accès fiable et sans entrave aux installations requises pour acheminer des secours vitaux aux communautés de Gaza à l'échelle nécessaire. [...] Depuis le cessez-le-feu, 10 % de nos demandes d'accès ont été rejetées. [...] L'accès d'un enfant à des services vitaux ne devrait pas dépendre du fait qu'il vit ou non derrière une ligne."

L’UNRWA avait pour sa part indiqué que la modification du tracé de la "ligne orange" en mars avait placé dix nouvelles infrastructures de l'agence au-delà de cette limite.

L'un des sites de Médecins Sans Frontières (MSF) se trouvant à un kilomètre de la ligne orange a aussi dû être déplacé de 700 mètres car la situation était trop dangereuse, selon un spécialiste en cartographie de l’ONG

Filipe Ribeiro, chef de mission pour la Palestine de MSF, parlait ainsi de "double peine" pour les habitants résidant entre les deux lignes :  

"Ils vivent dans des conditions aussi dramatiques que celles du reste de la population à Gaza, mais en plus, ils sont exposés à ce risque permanent d'activité militaire ou de se faire chasser – parce que cette ligne évolue et que les services ne sont pas disponibles dans cette zone donc ils doivent aller trouver des services ailleurs.

La population civile située entre les lignes orange et jaune n’a pas de notifications lorsqu’elle se déplace. L’armée israélienne a créé une zone de danger dont seuls les humanitaires ont connaissance."

Dans une vidéo publiée le 29 avril, des Gazaouis vivant dans le bâtiment du “club des services de Jabalia” témoignent de conditions de vie extrêmement difficiles. Ce bâtiment se trouve entre la ligne jaune d’octobre 2025 et la ligne orange de mars 2026. Source : Instagram / hassan.salem.gaza

Pour afficher ce contenu Instagram, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Plus de 880 Palestiniens ont été tués depuis le cessez-le-feu, selon le ministère de la Santé de Gaza, placé sous l'autorité du Hamas et dont les chiffres sont jugés fiables par l'ONU. 

Nombre d’entre eux l’ont été à l’est ou à proximité de la ligne jaune : l’ONU recensait 224 personnes tuées dans cette zone entre le 10 octobre 2025 et le 27 février 2026.

En avril, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme rappelait que "prendre pour cible des civils ne participant pas directement aux hostilités constitue un crime de guerre, quelle que soit leur proximité par rapport aux lignes de déploiement de troupes".

Le Hamas a déclaré le 26 mai que la ligne orange constituait une violation de l'accord de cessez-le-feu et une tentative de consolider le contrôle militaire d’Israël sur Gaza. 

"Gaza devient de moins en moins viable en tant que territoire cohérent"

Andreas Krieg pointe aussi du doigt les conséquences à plus long terme de ces lignes – et de leur caractère mouvant : 

"Gaza devient de moins en moins viable en tant que territoire cohérent. Son économie ne pourra pas se redresser si de vastes zones restent inaccessibles. Sa gouvernance ne pourra pas se stabiliser si les déplacements et l'aide dépendent de la coordination avec Israël. Sa société ne pourra pas panser ses plaies si les familles restent séparées et si les civils vivent sous la peur constante que les lignes bougent."

L’annonce d’une prise de contrôle de 70 % du territoire gazaoui a pour effet de confiner les deux millions de Gazaouis dans une bande côtière de plus en plus restreinte. Pour de nombreux habitants, dont Duaa Aladaci, elle éloigne aussi un peu plus l’espoir de retrouver leur foyer : 

"Ma maison se trouve à seulement quelques mètres à l’ouest de la ligne jaune, et cela a toujours été un endroit très dangereux. Pourtant, nous gardions l’espoir qu’un jour, malgré la présence de cette ligne, cela redevienne un endroit sûr. Mais avec l’avancée actuelle, elle va presque à coup sûr basculer dans les zones contrôlées par l’armée israélienne."