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Pourparlers entre l'Iran et les États-Unis : beaucoup de questions, peu de réponses
Les pourparlers décidés à la suite du cessez-le-feu instauré entre les États-Unis, Israël et l'Iran doivent débuter vendredi à Islamabad, au Pakistan. Mais des questions centrales, sur la composition des délégations, l’ordre du jour et les objectifs de chacun demeurent sans réponse précise. Au risque de tout faire capoter ?
Le Pakistan a augmenté son dispositif de sécurité en amont d'éventuelles négociations entre les États-Unis et l'Iran à Islamabad. © Anjum Naveed, AP

Après le concept de brouillard de guerre, le fragile cessez-le-feu instauré entre les États-Unis, Israël et l'Iran, mercredi 8 avril, marque-t-il l'émergence de celui de brouillard diplomatique ? Le contour des négociations à venir demeure en effet très flous, alors même que ces discussions cruciales sont censées débuter vendredi à Islamabad.

Quels sont les pays représentés, pour quoi faire et sur quelles bases de négociations ? Autant de questions sans réponse évidente dans ce que la chaîne américaine CNN a qualifié de situation "confuse".

Assurer que les Iraniens ne vont pas être assassinés

Ainsi, l'ambassade d'Iran au Pakistan avait d'abord annoncé l'arrivée de la délégation iranienne jeudi soir à Islamabad sur X, avant d'effacer promptement le message, citant des "problèmes".

Les Américains semblent avoir leurs propres problèmes… de composition même de leur équipe de négociateurs. Elle doit être menée par le vice-président J.D. Vance, mais le président américain Donald Trump a laissé planer un doute sur sa présence à Islamabad pour des raisons de "sécurité". Les autorités de la capitale pakistanaise ont décrété fériés les prochains jours à Islamabad. Bien qu'aucune raison spécifique n'ait été fournie, cette consigne est souvent donnée pour des raisons de sécurité avant des événements diplomatiques d'importance.

"À ce stade, avant même de se demander ce qui va être discuté sur place, il est légitime de s'interroger sur la tenue même de ces négociations", estime Scott Lucas, spécialiste des questions de sécurité et politique étrangère américaine à University College Dublin.

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Pourparlers entre l'Iran et les États-Unis : beaucoup de questions, peu de réponses
© France 24
09:42

Un avis partagé par Walter Posch, spécialiste de l'Iran à l'Institut pour le maintien de la paix et la gestion des conflits de l'Académie autrichienne de défense nationale. Mais pour lui, l'un des premiers obstacles à franchir concerne la délégation iranienne, qui "va avoir besoin d'assurance de la part des États-Unis que ses membres ne vont pas se faire assassiner par Israël", souligne cet expert.

Iraniens échaudés peuvent en effet craindre l'eau froide : l'État hébreu avait tué plusieurs membres d'une délégation du Hamas que les États-Unis avaient fait venir au Qatar pour des négociations en septembre 2025.

Même si le Pakistan peut sembler moins à portée des frappes israéliennes que le Qatar, "il est clair que l'une des premières choses que les Américains vont devoir faire, c'est assurer publiquement que les négociateurs iraniens ne sont pas ou plus sur la liste des cibles d'Israël", reconnaît Scott Lucas.

Si la survie des Iraniens peut être garantie, "la lueur d'espoir pour cette phase de négociations est que les deux camps ont envie que les combats s'arrêtent", assure Walter Posch.

Un ordre du jour en 10 ou 15 points ?

La volonté ne suffit cependant pas. Encore faut-il savoir sur quelle base négocier. Là encore, entre la proposition en 15 points que Washington avait soumise à Téhéran, le plan iranien en 10 points et les déclarations de Donald Trump, difficile de savoir sur quel pied danser.

Concilier la proposition initiale américaine avec les demandes iraniennes relèverait de l'exploit. "Les points de vue des deux parties sont actuellement extrêmement éloignés", reconnaît Mehrzad Boroujerdi, spécialiste de l'Iran et doyen du collège des arts, des sciences et de l'éducation de l'université du Missouri .

Pour Scott Lucas, le plus probable est que les Américains se soient pris les pieds dans les déclarations de Donald Trump. Le président américain "a commencé par dire que le plan en 10 points soumis par l'Iran était une base de négociation acceptable, mais depuis lors, les conseillers de la Maison Blanche multiplient les efforts pour s'en éloigner, car, en fait, ça ne convient pas à Washington", estime cet expert.

"Le fait que Donald Trump ait évoqué la proposition iranienne fait que, très probablement, elle servira d'une manière ou d'une autre de cadre aux négociations", prévoit Mehrzad Boroujerdi.

Même si les Iraniens et Américains se mettent d'accord sur le menu, rien ne dit que le repas va ensuite bien se passer. Les occasions de faire dérailler les pourparlers sont nombreuses. Par exemple, si les Américains affirment que l'offensive d'Israël au Liban n'a rien à faire à la table des négociations, "les Iraniens risquent de rapidement partir, car ils ne peuvent pas accepter de trahir ainsi le Hezbollah", affirme Walter Posch.

Ce qui ne signifie pas que la question du sort du mouvement armé pro-iranien au Liban ne peut pas être discutée, affirment les experts interrogés. Mais "le prix à payer par les Américains serait très élevé et pourrait concerner, entre autres, la question de la levée de toutes les sanctions sur l'Iran", soutient Mehrzad Boroujerdi.

J.D. Vance, l'homme de la situation ?

Tout est dans "l'art du deal" si cher à Donald Trump. Autrement dit, c'est une question d'hommes et de manière d'amener les négociations. À ce titre, la "présence de J.D. Vance à la tête de la délégation américaine est plutôt une bonne chose, car il n'était pas très favorable à cette guerre dès le départ", estime Mehrzad Boroujerdi.

Les Iraniens n'avaient pas non plus très envie de se retrouver à nouveau face à seulement Steve Witkoff et Jared Kushner. L'envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient et le gendre du président américain n'avaient guère impressionné leurs interlocuteurs à Téhéran en 2025 lors des négociations sur le nucléaire iranien. L'échec de ces discussions avait abouti ensuite aux bombardements massifs américains des sites nucléaires en Iran en juin 2025.

J.D. Vance est cependant "plutôt un choix par défaut de Donald Trump", tient à nuancer Scott Lucas. Le président américain n'a, en effet, pas beaucoup d'option pour encadrer le duo Witkoff-Kushner, "puisque le secrétaire d'État Marco Rubio n'a aucune envie de se mêler de ce dossier et que le président a renvoyé des experts de la région de premier plan au ministère des Affaires étrangères avant la guerre", précise ce spécialiste.

Ce qui ne veut pas dire que plus personne ne connaît l'Iran dans l'administration américaine. "Il y en a dans d'autres ministères, comme à la Défense et à la Sécurité nationale qui peuvent apporter leur expertise", estime Mehrzad Boroujerdi.

En face, la délégation iranienne sera emmenée par Mohammad Bagher Ghalibaf, le président du Parlement. "C'est un choix plutôt raisonnable pour entamer des négociations", considère Walter Posch. L'ancien maire de Téhéran, souvent qualifié à la fois de "faucon" du régime et d'homme pragmatique, était pressenti comme l'un des interlocuteurs potentiels de Washington ayant les faveurs de Donald Trump.

L'intérêt de sa présence à la tête de la délégation iranienne est qu'en raison de son profil de militaire proche des Gardiens de la révolution, "il peut aussi faire le pont avec ceux qui, en Iran, sont opposés aux négociations", ajoute Walter Posch.

Ce n'est cependant pas un diplomate de carrière et "lorsqu'il faudra s'attaquer aux détails d'un accord plus global pour la paix, le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, devra jouer un rôle plus central", assure cet expert.

Les pourparlers qui doivent débuter ne sont ainsi qu'un apéritif, d'après les experts interrogés. Une première phase qui sera déjà délicate, mais loin de permettre de tout régler. Cette perspective risque de déplaire au président américain, souvent prompt à vouloir des résultats rapides.