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Djibouti : dans une région stratégique et agitée, Omar Guelleh se prépare à un 6e mandat
Ismaïl Omar Guelleh avait assuré avoir "dépassé l'âge" et devoir "passer la main". À 78 ans, le chef de l'État djiboutien, au pouvoir depuis 1999, s'y refuse au nom de la "stabilité" et brigue un sixième mandat lors de la présidentielle du 10 avril, dont il est, une fois encore, le grandissime favori. 
Un partisan du président sortant et candidat à la présidence de Djibouti, Ismail Omar Guelleh, arrive avec un drapeau à son effigie, le 8 avril 2026 © Luis Tato, AFP

Au pouvoir depuis 27 ans et opposé à un unique adversaire largement inconnu, le président Ismaïl Omar Guelleh apparaît comme le grand favori de la présidentielle de vendredi 10 avril à Djibouti, petit territoire niché dans une zone stratégique et instable, au cœur de luttes d'influence étrangères.

Âgé de 78 ans, surnommé IOG, le deuxième président de ce pays de la Corne de l'Afrique a succédé en 1999 à Hassan Gouled Aptidon, dont il fut le chef de cabinet dès l'indépendance en 1977 de cette ex-colonie française.

Sans véritable opposition, le président sortant a lancé la campagne le 26 mars, multipliant les déplacements dans le pays, toujours vêtu de vert, maillot et casquette assortis.

Dans une Corne de l'Afrique agitée, il se pose en garant de la "stabilité" de son pays coincé entre le géant éthiopien (130 millions d'habitants), l'Érythrée - ennemis jurés en pleine recrudescence de tensions - et le Somaliland.

Cette nation autoproclamée, sans existence juridique internationale depuis sa sécession de la Somalie en 1991, est une tête de pont des Émirats arabes unis, un des acteurs-clés des luttes d'influences étrangères dans la région.

Face aux Émirats - vus comme les initiateurs de la récente reconnaissance du Somaliland par Israël, la première au niveau international et qu'IOG accuse de "déstabiliser" la Corne -, Djibouti joue la carte de l'Arabie saoudite rivale, à qui il a accordé en 2025 la concession de son port de Tadjourah.

Une position géographique stratégique 

Car le pays sait jouer de l'intérêt que suscite sa position géographique stratégique : sur ses seulement 23 000 km2, il accueille des bases militaires et des contingents de cinq puissances (France, États-Unis, Chine, Japon, Italie), engendrant d'importants bénéfices financiers, mais aussi sécuritaires et politiques.

En face du Yémen, Djibouti borde le détroit de Bab-el-Mandeb donnant accès à la mer Rouge depuis le golfe d'Aden et par lequel transite une grande part du commerce entre Asie et Occident.

Mais le pays, que son climat aride prive d'agriculture, reste vulnérable aux soubresauts. Les activités portuaires représentent 70 % de son PIB, mais restent ultradépendantes de l'Éthiopie, expéditrice ou destinataire de l'écrasante majorité des marchandises.

Et en plein conflit au Moyen-Orient, l'Iran a menacé d'ouvrir un "nouveau front" dans le Bab el-Mandeb, possiblement via ses alliés les rebelles houthis du Yémen.

Sonia le Gouriellec, professeure à l'Université catholique de Lille (nord de la France) et spécialiste de la Corne de l'Afrique, estime toutefois que pour l'instant la présence militaire de la Chine, proche alliée de l'Iran, "protège le pays d'attaques des Houthis".

Le 10 avril, un peu plus de 256 000 électeurs sont appelés aux urnes, selon le ministère de l'Intérieur, dans un pays d'un peu plus d'un million d'habitants. "Il n'y a pas beaucoup d'enjeu, c'est une compétition de façade", souligne Sonia le Gouriellec à l'AFP.

Un parti d'opposition "inféodé au pouvoir"

L'opposition, fragmentée par les querelles d'ego, cible, selon la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) d'une politique de "musellement" mêlant menaces, arrestations, dissolutions et entraves administratives, a largement boycotté les divers scrutins depuis dix ans.

Face à IOG, un seul candidat : Mohamed Farah Samatar, président du Centre démocrate unifié (CDU), parti sans élu au Parlement. Ancien membre du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP) d'IOG, l'ex-parti unique au pouvoir depuis l'indépendance, il est largement inconnu de ses concitoyens.

Le président de la Ligue djiboutienne des Droits humains (LDDH), Omar Ali Ewado, qualifie cette élection de "mascarade", l'estimant "jouée d'avance". Celui "qui va affronter le président Guelleh est membre d'un petit parti, inféodé au pouvoir", assure-t-il à l'AFP.

Djibouti pointe au 168e rang sur 180 du classement 2025 sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF) qui décrit un "paysage médiatique (...) complètement verrouillé" et se limitant "presque exclusivement aux médias d'Etat".

Le chef de l'État est également accusé de favoriser sa communauté, les Issa, majoritaires, au détriment de la minorité afar qui s'estime marginalisée.

Lors du précédent scrutin, largement boycotté par l'opposition, IOG avait été réélu avec plus de 97 % des voix pour ce qui devait être son dernier mandat.

Mais la Constitution, qui limitait à 75 ans l'âge des candidats, a été modifiée en novembre pour lui permettre de briguer un sixième quinquennat, faute, selon des analystes, d'avoir pu préparer sa succession, question taboue à Djibouti.

Diplomates et chercheurs s'interrogent désormais sur l'état de santé du chef de l'État qui se déplace avec difficulté. IOG pourra-t-il aller au bout d'un sixième mandat ? "Cela dépend de sa santé. Son entourage, notamment sa femme, son beau-fils et sa fille, sont aux premières loges et sont déjà influents", affirme Sonia le Gouriellec.

Avec AFP