
Une équipe de France non officielle participe à un tournoi de cricket au Portugal, le 5 avril 2026. © France 24
Les fans français perdent rarement une occasion de célébrer fièrement le maillot "bleu, blanc et rouge" de leurs équipes de football, de rugby ou encore ceux de leurs athlètes olympiques. Mais lorsqu’une "Équipe de France" contestée s’est présentée dimanche au Santarem Cricket Ground, au Portugal, rares étaient ceux qui la soutenaient en France – pas même le gouvernement.
Le ministère français des Sports a confirmé dans un communiqué adressé à France 24 que l'association France Cricket n’avait plus de statut officiel depuis le 1er janvier et n’était donc "pas légalement autorisée, au regard du droit français, à organiser des compétitions nationales officielles, à décerner des titres nationaux ou à désigner des équipes nationales."
Et pourtant, les joueurs français étaient bien présents à ce tournoi de l’International Cricket Council qui se déroule jusqu’au jeudi 9 avril.
Le statut officiel de l'instance dirigeante du cricket français tenait à un accord avec la Fédération française de baseball et de softball (FFBS), qui a expiré à la fin de l’année dernière.
Le site web de l’International Cricket Council (ICC) – l’instance mondiale régissant ce sport – précise que la France doit bénéficier d’une reconnaissance gouvernementale pour pouvoir devenir membre. Un historique de France Cricket qui n'a pas été mis à jour depuis 2016 indique : "France Cricket a dû réintégrer la FFBS… afin de se conformer aux exigences de l’ICC concernant la reconnaissance gouvernementale".
L'enjeu financier est de taille pour France Cricket qui doit recevoir 560 000 dollars de fonds de développement de l'ICC pour la période 2026-2027.

"Pas d'agrément ministériel"
France Cricket aspire depuis longtemps à devenir une fédération indépendante, libérée de la tutelle de la FFBS et reconnue officiellement tant par le gouvernement français que par l'ICC.
Le dernier accord conclu entre France Cricket et la FFBS pour la période allant du 1er décembre 2022 au 31 décembre 2025, signé par le président de France Cricket, Prebagarane Balane, indique que l’association doit obtenir l'agrément du ministère des Sports avant de pouvoir prétendre au statut de fédération indépendante : "L'obtention de l'agrément ministériel visé à l'article L.131-8 du Code du sport est une condition préalable obligatoire". Selon un compte-rendu d'une réunion de son comité directeur le 30 janvier, l'agrément n'a toujours pas été donné à France Cricket. Cependant, lors d'une autre réunion le 13 mars, en présence de Jubaid Ahamed, président du Comité des équipes nationales françaises, l'instance affirme : "La procédure d’agrément ou la délégation ministérielle n’ont aucune incidence sur la capacité de France Cricket à organiser des compétitions fédérales."
France Cricket évoque la constitution de trois équipes nationales : les hommes partiront en tournée au Portugal, les femmes commenceront l’entraînement début avril et les moins de 19 ans s’entraîneront tous les dimanches matin à Villiers-le-Bel, au nord de Paris.
Dans un e-mail adressé aux personnes impliquées dans la compétition au Portugal, daté du 19 mars et consulté par France 24, Prebagarane Balane persiste et signe, estimant que "France Cricket est une fédération nationale reconnue et pleinement habilitée à aligner une équipe nationale".
Selon le magazine spécialisé "The Cricketer" qui cite un courrier du ministère français des Sports adressé à un club, France Cricket n'est pas autorisé à utiliser des appellations officielles telles que "Fédération française de cricket", "Fédération nationale de cricket" ou "Équipe de France de cricket".
Sollicité par France 24, le ministère confirme que "France Cricket ne dispose ni d’agrément ministériel ni de délégation [pour gérer le cricket]".
Le jeu des différences
Pourtant, le 5 avril – lors du coup d’envoi des séries du "T20" (un format court de matchs de cricket) opposant la France, le Portugal et la Norvège – le mot "France" figurait bien en évidence sur la tenue tricolore de l’équipe masculine senior. Le drapeau français et le logo représentant un coq apparaissaient aussi sur les casquettes et les maillots. Les résultats des matchs ont été scrupuleusement ajoutés au palmarès de la France sur le site officiel de l'ICC, sous le drapeau français et le nom "France". Cependant, les matchs retransmis sur YouTube faisaient apparaître une différence notable : la France était désignée sous le nom de "France XI", en référence aux 11 joueurs d'une équipe de cricket. Une personne liée à l'organisation du tournoi a confirmé que France Cricket avait demandé à aligner son équipe sous cette appellation.
"Le fait d'organiser des compétitions internationales en sachant que le cadre légal est rompu constitue une faute de gestion de la part du dirigeant", assure de son côté Jim Michel-Gabriel, avocat au barreau de Paris et président fondateur de l’Association des avocats des agents sportifs.

Des risques juridiques "élevés"
En perdant son affiliation à la FFBS, France Cricket se retrouve également sans contrat d’assurance fédératif, indique-t-il. Les joueurs qui sont entrés sur le terrain au Portugal l'ont donc fait sans couverture en cas de blessure.
"Faute d'agrément, l'association ne peut plus garantir aux pratiquants une couverture des dommages corporels conforme aux standards du Code du sport. En cas de sinistre, l'absence de garanties spécifiques 'hors délégation' pourrait mener l'association à l'insolvabilité face à des demandes d'indemnisation lourdes.", précise Jim Michel-Gabriel.
La direction s'expose aussi à une responsabilité civile personnelle pour avoir organisé des compétitions nationales ou internationales "sans le bouclier juridique d'une fédération déléguée, voire à une responsabilité pénale", il conclut.
En vertu du Code du sport, "l'administrateur ou le dirigeant de toute personne morale" qui utilise des appellations officielles sans autorisation est passible d'une amende de 7 500 euros.
"Il serait très surprenant qu'en l'absence de délégation officielle […], 'France cricket' ou 'France XI' puisse valablement jouer en championnat sous la bannière 'France' qui prête à confusion avec une bannière de fédération agréée", affirme Fabienne Fajgenbaum, avocate à Paris. "France Cricket s'expose ainsi à un faisceau de risques juridiques convergents, principalement pénaux et institutionnels, liés à l'exercice de prérogatives réservées aux fédérations délégataires."
Par ailleurs, ces pratiques peuvent compromettre les chances de France cricket d’obtenir une reconnaissance officielle, estime l'avocate.
Selon une première analyse, Isabelle Wekstein-Steg, avocate spécialisée en droit du sport au cabinet parisien WAN Avocats, a estimé que l'utilisation de la dénomination "France XI" ne semble pas enfreindre le Code du sport français, qui interdit aux organismes non reconnus d'utiliser des désignations telles que "Équipe de France". Elle a toutefois précisé qu'un tribunal pourrait reconnaître une infraction dans la mesure où l'équipe est présentée comme une équipe nationale, peu importe son nom.
Au Portugal, les primes de l’ICC étaient également en jeu. L'instance dirigeante du cricket dans le monde considère tous les matchs disputés entre membres associés comme des matchs internationaux classés : de bons résultats permettent de grimper au classement, tandis que de mauvais résultats entraînent une chute. Les 60 premières nations du classement masculin sont rémunérées : "la France" occupait la 52e place avant le début du tournoi, un classement valant 13 500 dollars de prime. Ce montant était divisé par deux à la 55e place, où se trouvait l'équipe après deux défaites encaissées dès le premier jour. Mais cette source de financement reste modeste pour un membre de l’ICC, dont le budget total s’élève à environ 900 000 dollars.
Cependant, "la France" a en ligne de mire une autre compétition. L'équipe s’apprête à tenter sa chance lors des qualifications européennes pour la Coupe du monde masculine de T20 de l’ICC 2028, prévue du 16 au 23 mai à Chypre, selon un communiqué de presse de l’ICC.

Occuper le vide Face à France Cricket, un rival potentiel s'était présenté pour briguer la gestion de la discipline en France – la fédération multisports ASPTT – mais a retiré sa candidature, craignant de devoir assumer une telle responsabilité avant d'avoir obtenu le soutien de l'ICC.
Dans son communiqué adressé à France 24 le 25 mars, le ministère des Sports indique qu'aucune fédération n'avait encore obtenu la délégation pour le cricket au 1er janvier. Le sport n’a donc plus aucune autorité reconnue en France et des dizaines de clubs à travers le pays pourraient bientôt avoir du mal à obtenir des financements.
Ni l’ICC ni France Cricket n’ont donné suite à nos demandes de commentaires. Se fondant sur une source au sein de l'ICC, The Cricketer a indiqué que les matches conserveraient leur statut de T20 internationaux officiels. Dans un communiqué du 9 janvier, France Cricket a déclaré de son côté qu’aucune autorité nationale ou internationale n’avait publié de décision "retirant ou modifiant" sa délégation, et qu’elle avait déposé une demande d’agrément ministériel en août 2025. "Aucune décision ministérielle ne remet en cause ni la reconnaissance de France Cricket ni sa gestion actuelle de la discipline".
Sur sa page Instagram, il est désormais indiqué "Association française de cricket". La mention "Fédération française" a disparu.
Article traduit de l'anglais par Grégoire Sauvage. L'original est à retrouver ici.
