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Aux États-Unis, même les familles de soldats ne sont plus épargnées par l’ICE
Aux États-Unis, l’arrestation par l'ICE d'Annie Ramos, épouse d'un militaire, sur une base en Louisiane, est le dernier exemple en date de la volonté de l'administration Trump de poursuivre sa campagne d'expulsions massives. De plus en plus de familles de soldats, autrefois protégées, sont désormais visées. 
Le sergent-chef Matthew Blank et son épouse Annie Ramos posent lors de leur mariage, en mars 2026 à Houston – quelques jours avant l'arrestation de cette dernière par l'ICE. © Jen Rickling, AP

Annie Ramos pensait ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Elle a fini menottée par l'ICE, conduite dans un centre de détention. À 22 ans, cette étudiante en biochimie d'origine hondurienne venait tout juste d'épouser Matthew Blank, sergent-chef de 23 ans sur le point d'être déployé à l'étranger. 

Fin mars, le couple se présente à l'entrée de la base militaire de Fort Polk, en Louisiane, dossier en main. Objectif : entamer les démarches pour permettre à la jeune femme d'obtenir une carte d'identité militaire, première étape vers l'obtention d'une carte verte. Mais ce qui devait être une simple formalité administrative bascule rapidement. 

Après avoir examiné ses documents (passeport, certificat de mariage, acte de naissance) un agent s'attarde sur un point : Annie Ramos ne dispose ni de visa ni de titre de séjour. Le couple explique que leur avocat a déjà préparé une demande de régularisation, prête à être déposée dans les jours suivants. 

"Ils nous ont dit qu'ils allaient trouver une solution", raconte Matthew Blank au New York Times. La suite prend une tout autre tournure. Un agent des enquêtes criminelles de la base alerte le département de la Sécurité intérieure. Peu après, ses collègues de l'ICE entrent sur la base. Annie Ramos est interpellée, puis transférée dans un centre de détention, où elle rejoint des centaines de femmes menacées d'expulsion. 

"Préjudiciable à la sécurité nationale" 

Il y a encore quelques années, le cas d'Annie Ramos aurait sans doute connu une tout autre issue. Arrivée aux États-Unis avant l'âge de deux ans, sans casier judiciaire, parfaitement intégrée – elle enseigne le catéchisme dans son église et s'apprête à obtenir son diplôme – la jeune femme est pourtant visée par un ancien ordre d'expulsion datant de 2005. Une décision prise alors qu'elle n'était encore qu'un bébé, après l'absence de sa famille à une audience devant un tribunal de l'immigration. 

Une situation “très courante”, selon Margaret Stock, spécialiste du droit de l'immigration et ancienne lieutenant-colonel de la réserve de l'armée américaine. "Avant les politiques d'expulsions massives de l'administration Trump, une personne comme elle n'aurait pas été placée en détention", explique-t-elle au New York Times. L'armée aurait, au contraire, facilité ses démarches administratives et accompagné sa régularisation. 

Aux États-Unis, même les familles de soldats ne sont plus épargnées par l’ICE
Le sergent-chef Matthew Blank et son épouse Annie Ramos lors de leur mariage, en mars 2026 à Houston – quelques jours avant l’arrestation de cette dernière par l'ICE. © Jen Rickling, AP

Sous l'administration Trump, la logique s'est inversée. Dans un communiqué, le département de la Sécurité intérieure affirme qu'Annie Ramos a été arrêtée après avoir "tenté de pénétrer dans une base militaire", insistant sur le fait qu'elle fait l'objet d'une décision définitive d'expulsion. "Le gouvernement actuel ne compte pas passer outre l'État de droit", ajoute-t-il. 

Pour Margaret Stock, cette lecture strictement juridique de la situation ignore les conséquences concrètes. "C'est fondamentalement préjudiciable à la sécurité nationale de traiter ainsi des militaires, surtout en période de guerre", explique-t-elle en référence à la guerre en Iran lancée le 28 février par une opération militaire américano-israélienne. "Ce soldat ne peut pas se concentrer sur sa mission." 

L'affaire Ramos n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans une série de cas récents où des proches de militaires sont arrêtés... précisément lorsqu'ils tentent de régulariser leur situation. C'est également ce qu'a vécu Stephanie Kenny-Velasquez, une Vénézuélienne de 25 ans, épouse d'un réserviste de l'armée, pilote d'hélicoptère.  

Placée en détention pendant quatre mois dans un centre de l'ICE à Houston, elle a finalement été libérée fin mars sur décision d'un juge fédéral, qui a estimé que ses droits à une procédure régulière avaient été violés. Elle avait auparavant déposé une demande d'asile et obtenu une autorisation de séjour en 2021 après avoir fui le Venezuela. Le cas de Paola Clouatre est tout aussi frappant : cette jeune Mexicaine, épouse d'un vétéran des Marines, a été détenue par l'ICE pendant deux mois l'an dernier, alors qu'elle allaitait encore son bébé de trois mois. 

Anciens combattants et parents de militaires visés 

Longtemps, le statut de proche de militaire constituait un élément à prendre en compte dans les procédures de régularisation. Des dispositifs comme "parole in place" ou le programme Daca (Deferred Action for Childhood Arrivals), mis en place sous Barack Obama, permettaient à certains conjoints ou enfants d'immigrés sans papiers de bénéficier d'un sursis à l'expulsion et d'accéder à un permis de travail, ouvrant la voie à une régularisation sans quitter le territoire. 

Ce cadre a progressivement été démantelé. En avril 2025, le département de la Sécurité intérieure a abrogé une directive datant de 2022 qui considérait le service militaire d'un proche comme "un facteur atténuant important". Désormais, la nouvelle ligne est claire : "le service militaire à lui seul n'exempte pas des conséquences d'une violation des lois sur l'immigration". 

Résultat : les familles de militaires, y compris en service, ne bénéficient plus d'aucun traitement particulier, même lorsqu'elles sont déjà engagées dans des démarches de régularisation. "Cela n'a aucun sens : ils vont être arrêtés pour avoir respecté la loi ?", s'indigne Margaret Stock. "C'est mauvais pour le moral et cela perturbe la préparation des soldats." 

L'année dernière, le cas de Narciso Barranco, père de trois Marines, avait marqué le pays. Arrêté devant un restaurant de Santa Ana, en Californie, alors qu'il débroussaillait la pelouse, ce jardinier de 48 ans installé aux États-Unis depuis plus de trente ans avait été violemment interpellé par des agents fédéraux - une scène filmée et largement diffusée. Son expulsion a finalement été suspendue en février par une juge fédérale, qui a reconnu son éligibilité à un statut légal en raison du service de ses fils. 

La politique migratoire de Donald Trump touche aussi des anciens combattants. Après 52 ans de résidence légale aux États-Unis, Godfrey Wade, un vétéran de l'armée américaine âgé de 65 ans, a été expulsé en février vers la Jamaïque après un simple contrôle routier. Cette expulsion repose sur un ordre de renvoi prononcé en son absence en 2014, dont il dit ignorer l'existence, lié à d'anciennes condamnations pour délits mineurs pour lesquelles il n'a jamais pu s'expliquer devant un juge. 

"Le gouvernement envoie un très mauvais message" 

Au Congrès, plusieurs élus ont dénoncé ces pratiques. Lors d'une audition en décembre, le représentant démocrate Seth Magaziner a interpellé la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, sur ces expulsions. Il a notamment parlé du cas de Sae Joon-park, ancien combattant titulaire de la Purple Heart, une décoration militaire accordée aux soldats blessés au combat, contraint de s'exiler en Corée du Sud, sous le coup d'une menace d'expulsion.  

Ces situations s'inscrivent dans une stratégie plus large : augmenter le nombre d'expulsions, comme promis par Donald Trump. Contrairement aux discours officiels affirmant cibler en priorité les criminels, les chiffres montrent une autre réalité : environ les trois quarts des personnes actuellement détenues par l'ICE ne font l'objet d'aucune condamnation pénale, selon des données publiées en février par TRAC, qui compile les statistiques officielles de l'ICE. Le Deportation Data Project souligne également une hausse marquée des arrestations loin des frontières, signe que les autorités ciblent davantage des immigrés installés de longue date. 

Au-delà des enjeux juridiques, ces arrestations ont des conséquences humaines et opérationnelles. "Si les familles de militaires ne sont pas stables, la sécurité nationale ne l'est pas non plus", alerte Lydiah Owiti-Otienoh, à la tête du Foreign Born Military Spouse Network (Réseau des conjoints de militaires nés à l'étranger). Elle affirme observer une multiplication des témoignages de familles déstabilisées par ces politiques. "En tentant d'expulser les conjoints de militaires, le gouvernement envoie un très mauvais message : nous ne nous soucions pas de vous, de vos conjoints, ni de ce que vous faites". 

Dans le cas d'Annie Ramos, une cagnotte en ligne lancée par sa belle-sœur a déjà permis de récolter plusieurs dizaines de milliers de dollars afin que son mari puisse s'acquitter des frais juridiques. Sur les réseaux sociaux, le Caucus hispanique du Congrès – qui regroupe une quarantaine d'élus démocrates d'origine hispanique et latino-américaine – a apporté son soutien à Matthew Blank : "Il aurait dû se consacrer à son entraînement. Au lieu de cela, il lutte contre son propre gouvernement pour libérer sa femme."